Goncourt or not Goncourt ?

Il est enfin arrivé !!! Le fameux prix Goncourt a été décerné pour 2020 à Hervé Le Tellier pour son roman « L’anomalie », paru chez Gallimard. Tous les ans, le prestigieux prix est attendu de tous les éditeurs et auteurs sélectionnés. Le roman élu, en général, atterrit sous tous les sapins de Noël et finit par être l’un des best-sellers de l’année en librairie. Une véritable institution, et un grand enjeu pour les maisons d’édition qui jouent souvent leur année sur cet évènement. Car le Goncourt, c’est une tradition depuis des décennies. Certains l’achètent religieusement, d’autres le méprisent, personnellement je le lis presque tous les ans mais il ne me plait pas toujours. Ces dix dernières années, trois Goncourt m’ont marquée.

D’abord, le sublime « Sermon sur la chute de Rome » de Jérôme Ferrari, paru chez Actes Sud, Goncourt 2012. Le roman se passe en Corse, région chère au cœur de l’auteur. Il raconte, à l’image du meilleur des mondes possibles de Saint-Augustin, la chute du monde des deux enfants du pays, Matthieu et Libero, revenus pour gérer le bar du village. La langue magnifique de Jérôme Ferrari fait vibrer le cœur et l’âme et ce roman reste à mes yeux le meilleur Goncourt depuis de nombreuses années.

L’année suivante, en 2013, c’est Pierre Lemaître qui a raflé la mise avec l’inoubliable « Au revoir là-haut », récit passionnant qui retrace l’itinéraire des gueules cassées après la Grande Guerre. Ecrit dans un style poignant, ce roman décrit parfaitement les traumatismes des rescapés de guerre, mais aussi les manigances de ceux qui essaient de profiter de la confusion qui suit les périodes troubles. Un coup de (Le)maître, adapté au cinéma en 2017 par Albert Dupontel.

Enfin, « Chanson douce », Goncourt 2016, deuxième roman de Leïla Slimani, est un récit qui fait froid dans la dos… Il met en scène une famille parisienne bien sous tous rapports (il travaille dans la musique, elle est avocate) qui embauche une nounou pour s’occuper de ses enfants. Rien de plus banal. Mais si Louise ressemble d’abord à la nounou parfaite, petit à petit un climat malsain s’installe. Puis cela va très vite tourner au drame… Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas d’un récit froid à la sauce « polar », mais d’une analyse implacable du fonctionnement moderne de nos sociétés, et de ses dérives. Ce roman a été adapté en film avec Karine Viard dans le rôle de l’insaisissable baby-sitter.

Que vaudra le millésime de cette année ? D’après les critiques, déjà dithyrambiques du roman de Hervé Le Tellier, il s’agit d’un récit prenant et addictif, à l’image d’une série télé. Demain, je cours l’acheter en librairie !

« Le sermon sur la chute de Rome » est paru aux éditions Actes Sud, 202 pages, 19 euros.
« Au revoir là-haut » est paru aux éditions Albin Michel, 567 pages, 23,50 euros.
« Chanson douce » est paru aux éditions Gallimard, 227 pages, 18 euros.

La malédiction de la panne de lecture

Un nouveau blog tout beau tout neuf, un compte Instagram sympa, une bibliothèque bien remplie, que demander de plus pour profiter de cette belle activité qu’est la lecture ? En ce moment, j’ai du mal à me concentrer pour lire. Je prends, repose, change d’avis, abandonne, tout est bloqué. Chaque lecteur est guetté par le pire problème qui peut arriver à un amateur de bouquins ; la panne. Elle arrive à tout le monde, tombe dessus sans prévenir, s’abat comme la foudre sur nos petits cœurs de lecteurs. On a beau se dire qu’on a pas assez de temps et une trop grosse pile à lire, on n’arrive pas à s’y mettre. Mais pourquoi tombe-t-on en panne de lecture ?

Parfois, c’est le contexte qui nous bloque : problèmes, anxiété, à tel point que même les livres ne nous réconfortent pas. Le cerveau a du mal à se connecter à une histoire, à s’évader. Ce problème est arrivé à beaucoup de personnes pendant le confinement car le stress généré par l’enfermement et la situation a dépassé l’envie d’évasion par la lecture.

Une autre raison qui peut causer une panne : un mauvais enchaînement de lectures. Il arrive souvent qu’après avoir lu un gros pavé, une saga en plusieurs tomes, des centaines voire des milliers de pages consacrés à une histoire, on sature. Le fait d’avoir été plongé dans un univers pendant longtemps nous déconnecte de tout, au point que l’on n’arrive pas à trouver un livre « de transition » pour se remettre en selle. Il faut alors un temps pour remettre la machine en route, mais cela peut prendre des semaines.

Comment se sortir de ce tunnel ? Certains conseillent de lire des choses plus légères, pour reprendre le goût de lire sans prise de tête, d’autres conseillent les romans graphiques, moins contraignants. Surtout, il faut attendre de retrouver cette petite étincelle qui nous pousse vers un livre, car elle finit toujours par revenir et réparer la panne. En espérant que cela ne dure pas trop longtemps !

Dans l’ombre des Tudors – Hilary Mantel

Le règne de Henry VIII fut l’une des périodes les plus importantes de l’histoire britannique. Le célèbre monarque a bouleversé les codes établis et façonné l’Église d’Angleterre. La magnifique trilogie écrite par Hilary Mantel ne se concentre pas sur la lignée des Tudors mais sur Thomas Cromwell, l’éminence grise de Henry VIII pendant des années, fils de forgeron parti de rien.

Cromwell est un disciple du cardinal Wolsey. Ce dernier a servi le roi jusqu’à sa mise à l’écart et sa mort en 1 530. Wolsey, personnage-clé dans l’évolution de Cromwell, est le mentor qui il lui a mis le pied à l’étrier. Cromwell commence sa carrière comme avocat et gravit petit à petit les échelons jusqu’à devenir le plus proche conseiller du roi. Hilary Mantel, avec un point de vue totalement inédit, a mis un coup de projecteur incroyable sur cet homme de l’ombre.

Dans cette trilogie dont les deux premiers tomes ont reçu le Man Booker Prize, équivalent du prix Goncourt, elle met le lecteur dans la peau de Cromwell, dans son esprit, ses sentiments, son intimité. Elle décrit tout l’art de gérer un roi volatil, instable, tout en menant les affaires de la cour. Aussi, Cromwell a beaucoup d’ennemis, qui le considèrent comme un homme indigne de ses fonctions. En effet, l’un des thèmes qui revient souvent est celui de l’origine modeste de Cromwell, qui le hante autant qu’elle le forge.

Durant cette période cruciale où Henry VIII lui demandera de le « débarrasser » de plusieurs épouses, Cromwell aura toute sa confiance, mais petit à petit, sera de plus en plus menacé par ses adversaires. Dans ce fantastique roman historique, Hilary Mantel nous plonge dans ce monde et cette personnalité toute en nuances, humanisant un personnage souvent vu comme un calculateur et un arriviste. Grâce à sa plume subtile et immersive, elle nous offre un bout de l’Histoire d’Angleterre sous un angle nouveau. Un coup de maître.

Et vous, où achetez-vous vos livres ?

Aujourd’hui est un jour de bonheur et de soulagement pour beaucoup d’amateurs de livres et de shopping livresque. Enfin, les librairies rouvrent leurs portes, nous pouvons aller nous ravitailler et faire le plein de romans. Même si on a constaté que nos bibliothèques étaient remplies à ras bord, l’envie d’acheter nous a tous démangés à un moment où à un autre pendant le confinement. La sensation de nouveauté, de futures histoires à découvrir, l’odeur du papier neuf, tous ces petits plaisirs nous ont bien manqué. Reste à savoir une chose essentielle : où comptez-vous vous rendre en premier pour acheter des livres ?

Il y a d’abord les grandes enseignes, la Fnac, Cultura, par exemple. Leur avantage est le large choix dans les rayons : beaucoup de titres sur de grandes surfaces, des têtes de gondoles où l’on peut trouver facilement toutes les dernières sorties, best-sellers, de tous styles. L’inconvénient de ces grandes enseignes est qu’elles restent malgré tout un peu impersonnelles : on est un peu noyé dans la foule, la relation avec les libraires ne semble pas souvent privilégiée, même s’ils restent souvent à l’écoute. Mais avec beaucoup de clients à gérer, on peut évidemment comprendre qu’ils soient moins disponibles. Une solution pratique quand on sait exactement ce que l’on veut acheter !

Il y aussi les libraires d’occasion. Celles où l’on ne va pas avec une idée en tête, celles où l’on fouine pour trouver la perle rare, le livre perdu, oublié, la première édition ou la collection en rupture de stock. Dans ces cavernes d’Ali Baba, la surprise est le maître mot. A Paris, Boulinier, sur le boulevard Saint-Michel est LA librairie pour faire une chasse au trésor.

Surtout, la plupart d’entre nous tiennent à leur librairie de quartier, celle qui se trouve à quelques encablures de chez nous, celle dont on connait les vendeurs, qui nous connaissent aussi. C’est LE lieu où l’on partage, où l’on découvre, où l’on échange. Des espaces plus petits, plus intimistes, des petits cocons que l’on aime retrouver. C’est ce qui a surement le plus manqué aux lecteurs avec le confinement. Leur place est essentielle, il faut vite y retourner !

Que vous fréquentiez plutôt les grandes enseignes, les librairies d’occasion, ou les librairies de quartier, l’important est de les soutenir et les aider à passer cette période difficile. Ils ont besoin de nous autant que nous avons besoin d’eux !

Miss Islande -Audur Ava Olafsdottir

L’Islande, terre de littérature… Avec ses polars venus du froid et ses romans à succès, le pays des volcans et des aurores boréales est devenu une référence dans la sphère romanesque. Le superbe « Miss Islande », paru aux éditions Zulma en 2019, est encore une preuve de tout le talent de ses auteurs.

Audur Ava Olafsdottir, déjà connu pour son roman « Rosa candida », nous raconte dans « Miss Islande » l’histoire de la jeune Hekla, 21 ans en 1963. La tête pleine de rêves et le « Ulysse » de James Joyce dans sa valise, Hekla quitte sa famille et part pour la capitale Reykjavik, dans le but de devenir écrivain. Talentueuse et passionnée, cette jeune fille au nom volcanique partage son quotidien en se confiant à Isey, son amie coincée dans une vie de famille qui la limite. Et surtout, Hekla elle est très liée à Jon John, lui aussi décalé et incompris de la société. Isey écrit des carnets qu’elle cache à son mari, Jon John fabrique des vêtements entre deux missions en mer. Tous souffrent à leur façon dans une société qui ne les comprend pas. Hekla, elle, voit peu à peu ses ambitions mises à mal par son statut de femme.

Dans ce roman profondément féministe et engagé, Audur Ava Olafsdottir décrit toute la difficulté de s’émanciper, d’exister, de s’épanouir et d’être indépendante dans une société encore patriarcale où on conseille à une femme de devenir plutôt Miss Islande qu’écrivain. De ce roman se dégage aussi toute la sensibilité et la beauté d’âmes qui se cherchent, qui ne sont pas en adéquation avec leur époque. Un livre qui nous enveloppe comme une brume islandaise et qui se lit comme un poème militant. Unique.

Zoom sur … les éditions Gallmeister

Beaucoup de lecteurs ont une maison d’édition préférée, qui possède une place de choix dans leur bibliothèque, qui constitue pour eux une valeur sûre en librairie. Chaque éditeur possède son identité propre, son esthétique, sa thématique. Je vous parle aujourd’hui d’une maison que j’aime particulièrement, tant pour les romans qu’elle propose que pour ses sublimes couvertures : les éditions Gallmeister.

Fondée en 2006, Gallmeister met en valeur le « nature writing », la littérature des grands espaces, les auteurs américains qui racontent leur pays, leur société dans toute sa diversité. On peut trouver dans les collections le légendaire « Walden » de Thoreau, roman écrit il y a plusieurs siècles, mais aussi l’actualité des auteurs aussi talentueux que Pete Fromm, Gabriel Tallent, James Mc Bride, Chris Offut, et tant d’autres.

Les couvertures des livres sont un bonheur à exposer sur les étagères d’une bibliothèque, avec leurs couleurs chiadées, tantôt dans une explosion de motifs, tantôt dans une sobriété bien calculée.

La collection Totem, qui correspond à leur format poche, est tout aussi riche et belle. Ces livres petit format, soignés et impeccables dans leur présentation, offrent un choix quasi-illimité de découvertes et de lectures nouvelles. On trouve des polars, des romans d’apprentissage, des histoires d’amour, des aventures. Souvent, des personnages en communion avec les éléments racontent leur identité profonde. Il y a aussi des histoires de combats, de guerre, de courage. Toute l’humanité concentrée dans une magnifique collection devenue incontournable.

Testament à l’anglaise – Jonathan Coe

Si vous cherchez un auteur qui décrit avec brio et finesse la société britannique, les romans de Jonathan Coe sont faits pour vous. Adulé en Angleterre, ses romans rencontrent régulièrement un franc succès, surtout « Testament à l’anglaise » (What a carve up ! en VO), paru en 1994.

« Testament à l’anglaise », c’est l’histoire de Michael Owen, un jeune homme fragile et déprimé, et de Tabitha Winshaw, une vielle femme qui lui demande de retracer l’histoire de sa célèbre famille. Quand elle était jeune, Tabitha a accusé son frère Lauwrence d’avoir prémédité l’assassinat de son autre frère, Godfrey. Résultat : sa famille l’a faite interner et depuis, tout le monde la prend pour une folle. Elle charge donc Michael d’écrire la chronique du clan Winshaw, influent et prospère, et pour cela il parcourt les hautes sphères de la société anglaise, des années 1940 à 1990.

Dans cette satire sociale mordante et captivante, c’est tout le fonctionnement et la domination des notables sur les moins riches qui est critiqué avec un humour bien particulier à Jonathan Coe. Grâce à sa plume insolente, il arrive à pincer la curiosité du lecteur et à lui raconter une histoire sociale mélangée à un polar. Il réussit à analyser avec finesse autant les personnes que les situations sans pour autant manquer d’humour bien british. Un roman déroutant, drôle et intelligent.

Comment bien choisir ses lectures ?

Comme beaucoup de lecteurs passionnés, j’achète plus de livres que je n’en lis vraiment. Souvent, je reporte à plus tard une lecture, puis reviens à un roman acheté il y a longtemps, ou parfois je sors de ma bibliothèque une trouvaille oubliée.

Souvent, on hésite à choisir entre un roman historique, une histoire d’amour, un roman français, étranger, bref il y a tellement de choix que justement on arrive pas à choisir ! Certains fonctionnent de façon rationnelle et organisée : ils font des « piles à lire », et suivent scrupuleusement l’ordre décidé. Cela permet d’avoir un programme et d’éviter d’augmenter cette pile avec des achats non prévus, ce qui calme les pulsions d’achat.

Personnellement, je n’ai jamais réussi à tenir une telle discipline, car cela enlève quand-même une notion essentielle à mon sens : le plaisir et l’imprévisibilité ! J’ai essayé mais je n’ai jamais réussi à tenir le rythme car je change d’avis tout le temps.

Ma solution est assez instinctive : je lis ce que j’ai envie de lire à un instant T. Beaucoup ont déjà fait l’expérience amère de la lecture « pas au bon moment » qui change totalement la perception que l’on a d’un livre. Les plus modérés se tiennent à une pile à lire malléable, avec une liste dans laquelle on va picorer en fonction des envies. Des livres sélectionnés mais pas dans un ordre précis.

En tous cas pour bien choisir vos lectures, une seule règle s’impose : choisissez de lire un livre uniquement s’il vous procure du plaisir ! Si vous avez le sentiment qu’il vous fera du bien ! C’est la recette miracle et chacun saura instinctivement comment la trouver.

La face B – Akhenaton

Le leader d’IAM, de son vrai nom Philippe Fragione, alias Akhenaton, est né en 1968 dans un village près de Marseille. Pionnier du rap français, il a donné à ce genre musical, très populaire aujourd’hui, ses premières lettres de noblesse avec des titres comme « Petit frère », « Je danse le Mia », ou encore « Demain c’est loin ».

Dans cette autobiographie co-écrite avec Eric Mandel, on découvre l’enfance de Philippe à Marseille, sa rencontre avec les autres membres du groupe, ses premiers morceaux, ses premières passions, ainsi que sa découverte du New York des années 1980. Là-bas, il découvre la culture hip hop et toutes ses composantes : le grafiti, le break dance, et surtout la musique dont il s’inspire et qu’il admire.

Ce livre, jalonné de passages des chansons les plus célèbres du groupe, raconte un personnage talentueux, intelligent, qui utilise les mots pour exprimer sa perception de la vie. Aussi, cet ouvrage laisse transparaître toute la poésie et la beauté de certains textes de ce groupe mythique, qui a marqué toute une génération.

Entre découvertes, initiations, amitiés, mais aussi à travers les moments difficiles, on assiste à la genèse d’un phénomène, né des passions et de la persévérance de ses fondateurs. Un livre passionnant qui donne envie de redécouvrir toute la discographie d’IAM.

Des fleurs pour Algernon – Daniel Keyes

« Des fleurs pour Algernon » est un roman surprenant par sa finesse et son intelligence, Il raconte l’histoire de Charlie, un garçon un peu attardé, qui devient le cobaye d’une expérience scientifique consistant à lui inoculer un traitement qui va le rendre intelligent. Parallèlement, on soumet au même protocole Algernon, une petite souris qui le suivra dans son évolution.

Dans ce roman où on voit se développer l’intelligence de Charlie, jusqu’à un point inimaginable, il est aussi question d’intelligence humaine. Car plus Charlie accumule de savoirs, plus il devient insensible à son entourage et aux gens qui le soutiennent. Ainsi, ce roman pose une question fondamentale : jusqu’où le développement de cerveau peut-il aller sans atteindre nos émotions ?

L’idée qui ressort le plus est celle de la conscience du monde. Charlie, au début le perçoit avec ses yeux innocents, même faibles, mais plus il acquiert de la confiance, plus son regard change, jusqu’à un point où il devient totalement différent de la personne qu’il est au fond.

Ce roman est un concentré d’humanité et d’émotions, une réflexion exceptionnelle sur la vie et sa valeur, et surtout, il procure au lecteur un déferlement de sentiments intenses qui le font se questionner sur la vraie richesse de la vie. Magnifique et essentiel.